Chickenflu Opéra

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Récension

Livre de poche :: ChickenFlu Opera - ou le capitalisme aux œufs d’or.

Jean Duflot, journaliste et auteur

vendredi 31 août 2007, par ChickenFlu

Ne vous laissez pas abuser par le titre de comédie musicale qui s’affiche en caractères noirs sur fond jaune d’œuf criard de la couverture : Chickenflu opéra ! L’ouvrage est sérieux, malgré ses jubilations de réquisitoire, bourré de références économiques, de citations adéquates, chiffré jusqu’à s’aventurer ça et là dans le dédale vertigineux des abstractions financières. En clair, vous avez à votre portée, un bréviaire des mille et une ruses de la fable capitaliste actuelle qui fascine trop souvent, en dépit de ses effets désastreux, ceux-là mêmes qui en pâtissent le plus.

CHICKENFLU OPERA

Ou le capitalisme aux œufs d’or.

Retourner à la terre ( et la retourner surtout) n’empêche pas de réfléchir à hauteur de nos problèmes de société. Et parfois même de s’attaquer à ses casse-tête les plus ardus. La preuve : Hannes Lammler, l’un des historiques du mouvement Longo Maï, vient de publier aux Editions L’esprit frappeur (8€) un petit manuel en forme de pamphlet géopolitique sur l’une des calamités en vogue dans notre monde néo-libéral : la grippe aviaire. Ne vous laissez pas abuser par le titre de comédie musicale qui s’affiche en caractères noirs sur fond jaune d’œuf criard de la couverture : Chickenflu opéra ! L’ouvrage est sérieux, malgré ses jubilations de réquisitoire, bourré de références économiques, de citations adéquates, chiffré jusqu’à s’aventurer ça et là dans le dédale vertigineux des abstractions financières. En clair, vous avez à votre portée, un bréviaire des mille et une ruses de la fable capitaliste actuelle qui fascine trop souvent, en dépit de ses effets désastreux, ceux-là mêmes qui en pâtissent le plus.

Il y a là un essai de pédagogie militante qui peut introduire dans un système que trop « d’altermondialistes » ignorent par paresse d’esprit ou par romantisme politique : le système totalitaire de l’argent. Car il faut en prendre son parti : dans l’univers du Capital tout est d’essence numérique. Tout se passe comme si le fétichisme capitaliste fonctionnait sur une sorte de croyance pythagoricienne dévoyée. Tout se pèse, se mesure, se quantifie, se chiffre dans cette utopie maléfique qui rêve (cf. L’économie de rêve de René Passet) de transmuter ce qui existe en capital financier.

De là le parti pris d’entrer dans la genèse de cette féérie du fric et la volonté de déconstruire ses mécanismes virtuels. Ce petit livre de savoir faire à l’usage des générations otages du grand capitalisme mondial commence donc par un conte pour enfants ( la poule aux œufs d’or), histoire de mettre en garde contre son dénouement de cauchemar. Il était une fois un fermier, une fermière, une basse-cour et la rumeur de l’excellence de leurs poules pondeuses qui finit par induire leur enrichissement logarithmique. Un beau début de fable qui évoque l’accumulation primitive à l’origine des grandes fortunes de la planète. A la fin, le fermier Hendriks éventre le gallinacée pour s’approprier le secret de son trésor exponentiel… Total chéops et krach final… Mais n’anticipons pas sur l’apocalypse du capital et revenons à notre histoire de « pandémie aviaire ».

Pour Hannes Lammler, c’est un avatar symptomatique qui permet de montrer ce qui se trame avant, pendant et après l’affabulation pseudo-scientifique qui s’est propagé à partir de 2003. En fait, avant sa résurgence asiatique, le virus H5N1 de la grippe aviaire avait fait quelques apparitions en Ecosse (1959), en Angleterre (1991) et à Hongkong (1997). Mais le gros de l’hystérie médiatique et la psychose répercutée à travers le monde par les marchands de catastrophes, y compris par des institutions comme l’OMS et la FAO, ont démarré d’octobre 2005 à avril 2006. Or, les faits scientifiquement avérés ont résisté à la propagande panique lancée sur le marché des grands bobards de l’idéologie du profit. Le cataclysme sanitaire annoncé n’a pas dépassé le stade du tapage alarmiste. Depuis 2003, sur l’ensemble de la planète, la « peste du poulet » s’est soldée par 306 cas d’infections et 185 décès, dont bon nombre causés par des complications collatérales du virus H5N1. Question imparable : à qui a profité cette effrayante menace de pandémie humaine ? Quels enjeux économiques et politiques se sont dissimulés derrière les fumigènes de cette mise en scène de film-catastrophe ?

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A première vue, les médias et la presse people des malheurs spectaculaires du monde ont été les bénéficiaires incontestables de cette trouille millénariste : une grande peur d’un autre temps soigneusement orchestrée par les moyens modernes de conditionnement des masses. Les dividendes de ces années de feuilleton ont certainement dépassé l’encaisse médiatique des années de « vache folle » de sinistre mémoire. On notera, au passage, la similitude de ces stratégies de communication qui ont affolé les populations et dévasté l’économie des petits élevages. Mais les marchands de papier et les réseaux télévisuels du pactole publicitaire (le papier-cul de bébé avant, pendant et après la catastrophe) ne sont pas les seuls gagnants de cette énorme entreprise de désinformation. On peut se demander pourquoi l’OMS a si lourdement insisté pour mettre en œuvre « un plan mondial de lutte » contre cette prétendue pandémie, avec le soutien de la Banque mondiale et en accord parfait avec l’administration Bush et le lobby pharmaceutique. Pourquoi la FAO a lancé une campagne préventive contre cette apocalypse purement virtuelle… En novembre 2005, à Genève, les deux organismes internationaux, sous la pression du secteur avicole du capitalisme agro-alimentaire et des multinationales pharmaceutiques, décrétaient un certain nombre de mesures incitatives et/ou répressives : aides financières aux pays touchés par la pseudo-pandémie ; en contre partie, stocks de médicament, élimination systématique des animaux « contaminés », confinement des petits et moyens élevages domestiques, suivi vétérinaire et sécuritaire drastique et, bien entendu, incrimination des oiseaux migrateurs dans la transmission du virus.

Au bout du compte, ce mauvais opéra a fait oublier que l’un des vecteurs de l’H5N1 traversait les grands élevages industriels de la planète. Plus de 50% des foyers d’infection se situent dans les batteries qui favorisent la concentration et les mutations virales vers des formes de plus en plus résistantes et agressives. En outre, les réseaux d’échanges commerciaux intégrés ont répandu cette pathologie (relativement modique) par le biais des transports d’oiseaux vivants, de poussins, d’œufs, de fumier de volaille et d’aliments. En revanche, haro sur les basses-cours et les poulaillers de subsistance ! (En Egypte, par exemple, la campagne de bonification « militaire » de l’avifaune a aggravé la paupérisation de millions de personnes)… Ailleurs, l’arme sanitaire a permis la restructuration de l’industrie avicole, au détriment des paysans pauvres (accroissement de l’exode rural vers les mégapoles) et provoqué la destruction de la biodiversité… Pendant ce temps, des firmes comme les Laboratoires Roche ont racheté à prix d’or l’exclusivité mondiale d’un vaccin - miracle, le tamiflu, à une multinationale US, la Gilead Sciences Inc, et engrangé les milliards de dollars des stocks de ce médicament de douteuse efficacité (de surcroit renouvelables après leur date de préemption).

Et ce petit bréviaire de l’arnaque néo-capitaliste de nous conduire au cœur de la machination financière en jeu dans cette saga–bidon du virus H5N1. « Actuellement, deux multinationales (Wesjohann et Hendrix Genetix) se partagent le monopole de la production et les ressources génétiques des poules pondeuses pour l’ensemble de la planète… »

La fiction de la Grippe aviaire est la fable qui parachève une longue histoire de concentrations de sociétés industrielles et d’emboîtements de marques. Entre 1989 et 2006, le nombre de sociétés productrices de viande de poule est passé de 11 à 4. Le marché mondial des dindes est contrôlé par trois sociétés. Dans ce raccourci de la métaphore capitaliste qu’est l’industrie de la volaille, l’alliance entre les techniques industrielles et le savoir-faire spéculatif nous permet de comprendre ce qui se trame à tous les niveaux du système. De là, l’importance que Chicken flu Opera réserve aux développements, en apparence théoriques et subsidiaires, sur les outils financiers que le grand capital transnational utilise pour arriver à ses fins. Le détour qui nous y est proposé par les Hedge funds et le Private Equity, les FCPR ( Fonds communs de placement à risques) ou leurs mécanismes du crédit levier provenant des banques, des fonds de pension, des assurances à taux d’intérêt courant, nous initie à l’alchimie secrète de ce système hégémonique. Si vous voulez comprendre un peu mieux le projet aberrant qui se met en place, à l’insu et trop souvent, hélas, au su de ceux qui en sont les dupes et les victimes, suivez la poule et lisez cet opuscule de bon conseil, préface de l’anthropologue malien Many Camara, annexes, notes et bibliographie compris : ne serait-ce que pour arrêter d’être les dindons de la farce… ou les poules pondeuses du Capital.

Jean Duflot,

Journaliste, a collaboré en France , en Algérie et en Italie à Communità, L’Espresso,, Jeune Afrique, Révolution Africaine, Politique Hebdo, Les Temps Modernes .... outres les entretiens avec Pasolini, et ceux très remarqués, avec Moraviai (Belfond 1970), il a publié une quinzaine d’ouvrages.

Les entretiens de Jean Duflot avec PIER PAOLO PASOLINI (ISBN 978-2-35236-008-7) Edition Gutenberg 2007

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